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LA MALBAIE, ESQUISSE HISTORIQUE

Note: Ce texte contient des extraits en vieux français.

Navigateur plus consciencieux que ses prédécesseurs, Samuel de Champlain a décrit avec une extrême précision les accidents géographiques qui bordent la côte nord du Saint-Laurent depuis Tadoussac. C'est pourquoi il a été amené à mentionner cette baie et cette rivière sans grande importance que ses prédécesseurs Cartier et Alphonse avaient ignorées et qu'il nomma Male Baye. Dans la première version du récit du voyage de 1608, Champlain signale bien l'existence d'une «grande ance où au fonds y a une petite rivière qui asseche de basse mer», mais sans la nommer. Dans la seconde version, il se montre plus explicite: «Entre les deux (caps) y a une grande ance, où au fonds y a une petite rivière qui asseche de basse mer, & peut tenir environ lieuë & demie. Elle est quelque peu unie, venant en diminuant par les deux bouts. A celuy de l'ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui advancent quelque peu dans la riviere & du costé du surouest elle est fort batturiere, toutesfois assez agreable, à cause des bois qui l'environnent, distante de la terre du nord d'environ demie lieuë, où il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, & l'avons nommée la riviere platte, ou malle baye, d'autant que le travers d' icelle la marée y court merveilleusement: & bien qu'il face calme, elle est toujours fort emeuë, y ayant profondeur; mais ce qui est de la riviere est plat, & y a force rochers en son entrée, & autour d'icelle». (Le contre-sens relevé dans le texte est sans doute dû à une distraction de l'imprimeur). Champlain ajoutera plus tard: «Du port aux Saumons à celuy de Malle Baye, est distant d'une lieuë il y a ancrage pour des vaisseaux: cedit Cap et lIsle aux Lievres sont nosdest un quart à l'Est, & surrouest un quart à l'ouest près trois lieuës. Du Cap de Male Baye jusqu'à la rivière Plate trois lieus. Ceste rivière est dans une ance qui asseche de Basseiner, reservé un petit courant d'equë qui vient de la riviere, qui est assez spatieuse, il y a force rochers dedans, qui ne la rendent navigeable que pour les canaux des Sauvages qui servent à surmonter toutes sortes de difficultez avec leurs bateaux d'escorce». Dans le TRAITE DE LA MARINE ET DU DEVOIR D'UN BON MARINIER, il note encore: «Riviere platte venant des montagnes qui n'est navigeable que pour canaux, ce lieu asseche fort long vers l'eauë et le travers y a bon ancrage pour vaisseaux».

Un événement devait inciter Champlain à se souvenir de la Male Baye. Après la prise de Québec aux mains des Kirke, Champlain fut contraint de rentrer en Europe. Le navire anglais à bord duquel il s'était embarqué et les deux autres qui l'accompagnaient, furent attaqués au large de la Male Baye, le 25 juillet 1629, par l'escadre d'Emeri de Caën qui se composait de cinq navires. Mis au courant de la présence de Champlain à bord d'un des bateaux ennemis, De Caen renonça à poursuivre le combat de peur de blesser ou de tuer le fondateur de Québec.

Le 21 décembre 1653, le gouverneur Jean de Lauzon Charny concédait à Jean Bourdon, au nom de la Compagnie de la Nouvelle-France, «la consistante et etendue de terre qui se rencontre sur le grand fleuve Saint-Laurent depuis le Cap aux Oies iceluy compris jusques à dix arpents au-dessous de la riviere de la Malbaie avec quatre lieues de profondeur dans les terres». Bourdon comptait parmi les personnages les plus considérables de la colonie. Au cours de sa carrière, il occupa les postes d'ingénieur et d'arpenteur, de cartographe, de procureur, de syndic de la ville de Québec, de commis général de la Communauté des Habitants, de procureur général du conseil souverain et de gouverneur intérimaire des Trois-Rivières. Il effectua plusieurs expéditions au pays des Iroquois, à la baie D'Hudson, sans compter trois voyages en France. Et il s'adonna également au commerce. Accaparé par de si nombreuses charges, Bourdon ne put développer également ses cinq seigneuries. Celle de la Malbaie fut à ce point négligée qu'elle fut rattachée au domaine du roi peu après 1667. Car tout acte de concession obligeait le bénéficiaire à coloniser son bien. Le seigneur étant avant tout un «entrepreneur en peuplement». Pourtant, les ressources ne manquaient pas à la Malbaie; la terre était bonne, les forêts regorgeaient d'essences utilisées dans la fabrication des bordages et des matures. Et, ce qu'on est porté à ignorer, le poisson abondait. L'auteur de la RELATION de 1656 note, a la date du 31 octobre: «a 3 heures après midy arriva de Tadoussac dans son bac le sieur Lepine (Couillard de 1 'Espinay) qui nous apporta nouvelle du P. Albanel et nous dit que luy sieur Lepinè avoit pesché un milier de morue en un jour a la Malbaye, a 8 lieues au dessous de lisle aux Coudres ce qui ne s'estoit encor fait en Canada». Sans compter les autres poissons d'eau douce et d'eau salée comme la truite, le saumon et le hareng.

Durant cette période se produisirent des phénomènes naturels qui terrorisèrent une population à laquelle les membres du clergé avaient prédit de grands malheurs si elle ne renonçait pas au commerce de l'eau-de-vie avec les Indiens. Et il continuait de plus belle. De sorte que les esprits naïfs crurent à l'approche de la fin du monde. Des comètes furent aperçues et le tremblement de terre de 1663 fut ressenti à travers toute la colonie. Il fut suivi d'un second, en 1665, qui secoua surtout la région de la Malbaie. On lit dans la RELATION à la date du 16 octobre: «Le jour de Saint-Mathias, aux environs de Tadoussac, et à la Malbaye, les tremblements de terre y furent si rudes, que les sauvages et un de nos pères qui hivernoit de ce costé-là avec eux, assurent qu'ils n'estoient pas moins violents, que ceux qui se firent sentir, icy à Québec, dans ce fameus tremble-terre qui arriva l'année 1663. Deux François très dignes de foy qui ont parcouru toute cette coste de la Malbaye, ont assure que la RELATION de l'année 1663 n'avoit exprime qu'à moitié, les désordres causez par les tremblements de terre en ces quartiers là. Peut-estre que ceux de cette année, ont augmenté ce ravage épouvantaable. Le quinzième d'octobre, à neuf heures du soir, la terre trambla, faisant puissamment craquer l'ardoise de notre maison. Ce tremble-terre fut précédé d'un bruit, que ne feroient pas deux cent pièses de canon, et dura environ un Miserere».

À l'époque, quelques traiteurs s'étaient probablement installés, le long de la côte, mais sans que se produisit quelque mouvement concerte de développement et d'exploitation des lieux. De sorte que la Malbaie fut réellement fondée, non en 1653, mais le 7 novembre 1672, lorsque l'intendant Jean Talon concéda la seigneurie à Philippe Gaultier de Comporté.

Ce personnage, qui était né à la Comporté, dans le Poitou, en 1641, avait opté pour la carrière des armes dans le régiment de Carignan-Salières. C'est durant cette période, soit en 1665, qu'il fut impliqué un peu malgré lui dans une rixe au cours de laquelle deux hommes trouvèrent la mort. À l'époque, les duels étaient monnaie courante, surtout quand l'honneur était en jeu. Inculpé de meurtre, il jugea plus prudent de passer en Nouvelle-France avec son régiment. Plus tard, soit en 1680, le roi lui accorda des lettres de rémission. À Québec, de Comporté déploya son activité dans l'administration. Il occupa successivement les postes de receveur des droits et domaines du roi, de prévôt de la maréchaussée et de commissaire de la marine à titre provisoire. Il mourut prématurément à l'âge de 46 ans, le 22 novembre 1687.

Durant son court séjour en Nouvelle-France, de Comporté s'adonna encore aux affaires - il avait épousé Marie Bazire, la soeur d'un des plus riches bourgeois de la colonie - et il se vit concéder par l'intendant Talon les seigneuries de Comporté (rebaptisée successivement Antaya et Dorvilliers) et de la Malbaie. Celle-ci consistait en «six lieues de terre de front sur quatre lieues de profondeur sur le grand fleuve Saint-Laurent, du Coté Nord, joignant d'un côté aux fermes du Roi vulgairement appelées fermes de Tadoussac, au nord-est et au suroist le Cap aux Oies; par devant, au sud, le fleuve Saint-Laurent, et par derriere, au nord, la dite profondeur de quatre lieues, les terres du domaine de Sa Majesté non concédées». À noter que ces limites ne coïncident pas tout à fait avec celles de la seigneurie concédée à Jean Bourdon.

En dépit de ce qui a été écrit, il est difficile d'admettre que les affaires de Comporté aient été florissantes. Loin de là. Si cela avait été le cas, il aurait sans doute entrepris de grands travaux au lieu de se contenter de cultiver cette prairie située à l'ouest de la baie - que signalait déjà Champlain - et d'effectuer quelques coupes de bois. Les seules dépenses furent probablement la construction d'un moulin à farine et d'un moulin à scie. La Malbaie commençait son existence de peine et de misère. Ce devait être son lot. L'absence de documents ne nous permet pas d'épiloguer sur cette période. Un fait demeure cependant, Comporté fut plus actif que son prédécesseur puisque son fief ne fut pas rattaché au domaine du roi.

Conscient que la médiocrité de ses moyens ne lui permettrait pas de développer davantage la seigneurie, Comporté décida, le 15 octobre 1687, de vendre à François Hazeur, Pierre Sournande et Louis Marchand, pour la somme de 1000 louis, les deux tiers par indivis de sa seigneurie. (Sans doute Marchand se retira-t-il peu après, puisqu'on ne relève pas son nom dans les transactions ultérieures.). Et, par un acte passé le même jour, Comporté, Hazeur et Soumande conviennent de construire les bâtiments et «moulins qu'ils jugeront à propos».


Le fondateur de la Malbaie ne devrait pas collaborer longtemps avec ses associés puisqu'il mourut peu après la formation de la société. Et Hazeur se porta acquéreur du tiers de la seigneurie qui avait appartenu à Gaultier, pour le prix de 500 livres, le 12 octobre 1688, au moment de l'adjudication par la prévôté de Québec des biens de la succession. Désormais, Hazeur possédait des intérêts majoritaires dans la seigneurie.

François Hazeur, qui était né en France vers 1638, arriva en Nouvelle-France vers 1670, il s'établit à Québec où il ouvrit un magasin. Membre fondateur de la Compagnie du Nord, il s'intéressa non seulement au commerce des fourrures, mais à celui du bois, à la Malbaie, et à celui de la pêche, en Gaspésie et à Terre-Neuve. Toutes ces entreprises ne furent pas heureuses. À l'époque, il suffisait du naufrage d'un navire pour ruiner un homme. Elles se soldèrent souvent par des déficits que, peu à peu, les bénéfices du magasin ne réussirent pas à combler. De sorte que ce bourgeois, qui avait fait construire la plus belle maison de Québec - elle existe toujours Place Royale - et qui avait mené grand train, mourut insolvable le 28 juin 1708. Mais reportons-nous plutôt au moment où, après la mort de Comporté, Hazeur et Soumande essaient de mettre en valeur la seigneurie.

Les deux associés virent le parti à tirer des forêts de la Malbaie; le bois se prêtait à la construction navale, aux bordages et aux mâts surtout. Et ils décidèrent d'orienter leur activité dans cette voie. En 1688, un nouveau moulin à scie était construit et l'intendant Bochart-Champigny pouvait écrire au ministre: «Les sieurs Hazeur et Delorme ont fait un établissement à la Malbaie distante de 22 lieues de Québec, où ils ont fait faire un moulin à scie et continuent d'en faire faire encore un pour l'année prochaine au même endroit; ces deux moulins produiront cinquante milliers de planches par an. Ils font faire encore quantité de bardelles et merrains à faire des barriques pour les envoyer en France où il y a bon débit. Messieurs du Séminaire ont à la Baie Saint-Paul un moulin à scie qui rend tous les ans vingt-cinq milliers de planches, et c'est de ces deux endroits et du Saguenay d'où l'on peut tirer tous les mats».

Deux moulins à scie en deux ans, en plus de celui qui existait déjà - à moins qu'il ait été inutilisable - n'était-ce pas l'indice d'un désir certain d'arriver? En 1689, la seigneurie ne produisit pas moins de 30 000 pieds de planches, 2 000 pieds de bordages et 100 de mats. Malheureusement, en dépit des efforts effectués par Hazeur et Soumande et des investissements consentis (85 000 livres), la seigneurie ne tenait pas ses promesses.

Le bois, qui n'était pas toujours de bonne qualité ne trouvait pas preneur et le transport vers l'Europe coûtait cher. Souvent, il pourrissait sur place. De sorte que Hazeur dut demander au roi de mettre à sa disposition, et à titre gratuit, deux navires de sa flotte. Faute de quoi, l'entreprise serait acculée à la faillite. L'année 1690 fut particulièrement éprouvante. Au printemps, la crue endommagea les installations et, au mois d'octobre, les Anglais de Phipps, qui remontaient le fleuve vers Québec, se livrèrent au saccage sans cependant incendier les lieux. Mais Hazeur n'était pas homme à désespérer puisque, l'année suivante, il signe une entente avec un marchand de la Rochelle, Jean Grignon, qui, avec ses navires, viendra lui-même prendre livraison du bois de Hazeur et Soumande, à la Malbaie même. Hazeur avait-il trouvé une solution au problème du transport? On peut en douter.

Les deux associés, qui ne peuvent demeurer sur place, engagent, en 1692, Guillaume Pagé dit Carsy, qui ira «au lieu de la Malbaie pour avoir l'inspection et Commandement absolu sur tous les ouvriers et engagés que le dit sieur Hazeur et pourra cy apres avoir..» Son autorité s'étendra à tout le personnel, qu'il travaille aux moulins, dans les champs, au défrichement, dans les chantiers, à la draye ou à la pêche. À cette époque, la Malbaie compte, en plus des moulins à scie et à farine, la maison du seigneur, celle de Pagé, la résidence du personnel, une forge et des bâtiments de ferme.

De temps à autre, un missionnaire s'arrêtait à l'établissement. En juillet 1693, le Père de Crespieul bénit trois mariages, deux entre Indiens et un entre un blanc et une indienne. Ils sont consignés dans les registres de Tadoussac.

À la mort de Pierre Soumande, survenue le 28 mai 1700, et en dépit de ses revers de fortune, Hazeur se porta acquéreur de la part de son associé. Sans doute continuait-il de croire dans l'avenir de la Malbaie. Faut-il le préciser, Soumande n'avait joué qu'un rôle secondaire. Son nom n'apparait presque jamais aux actes.

Désormais seul propriétaire, Hazeur continua d'appliquer la même politique. C'est ce qui ressort notamment du contrat d'engagement d'un nouveau métayer, Jean-Baptiste Côte, qui aura «le soin et la conduite de tous les travaux que ledit Sieur Hazeur jugera a propos dy faire, tant des moulins asyes, défrichement et culture des terres, soins des bestiaux et de tous autres travaux généralement quelconques, comme aussy dy faire une petite pêche de saumon tant pour l'utilité et service de la maison dudit sieur Hazeur audit lieu de la malbaye...et de faire la traitte avec les Sauvages qui iront audit lieu...»

En 1702, un autre moulin est construit, «pour faire farine au Ruisseau nommé La Rivière-Mailloux, avec une maison de dix-huit pieds. En carré clause de planches embouettées et couverte de planches chevauchées...» Ce sera le dernier apport de Hazeur à sa seigneurie.


À la mort de Hazeur, en 1708, la Malbaie échut à deux de ses fils qui étaient chanoines. L'un Thierry, occupait le poste de grand pénitencier du chapitre, et l'autre, Pierre, de grand chantre. Les héritiers, qui n'avaient pas le talent du père ni son dynamisme, ne se préoccupèrent guère de leur bien. Avec eux, non seulement la seigneurie de la Malbaie cessa-t-elle de se développer mais encore commença-t-elle de péricliter, malgré les efforts du métayer, François Tinon Desroches. Le mouvement à la baisse se poursuivit jusqu'en 1724.

Le 29 octobre de cette année-là, les seigneurs-chanoines vendent à l'intendant Bégon, qui agit au nom du roi, la terre de la Malbaie pour la somme de 20 000 livres. Un long inventaire de 37 pages, dressé le 22 septembre précédent, par les notaires Ragent, Paul Cartier, Jean Maillou, Pierre Racine-Sainte-Marie et Pierre Roussels, fournit le détail de tous les biens meubles et immeubles de la seigneurie. Nous nous contenterons d'énumérer ici les bâtiments: 1 moulin à farine (16' XiS'), 1 maison de colombages (50' X 18'), 1 chapelle (16' X 9'), 1 grande (30' X 22'), 1 grange (82' X 30'). 1 étable (30' X 21'). 1 étable (60' X ?'), 2 autres étables, 1 bergerie 124' X 15'), 1 laiterie, 1 fournil. Qu'était-il advenu des moulins à scies? Avaient-ils été détruits? On ne sait. À cette époque, 68 arpents de terre sont en culture.

Sous l'administration de l'intendant de la ferme du Domaine d'occident, François Cugnet, la Malbaie connut un nouvel essor. Une seconde ferme, baptisée Comporté, fut créée, au nord-est de la rivière, là ou les enquêteurs de 1724 avaient noté la bonne qualité du sol. Et, moins de dix ans plus tard, soit le 6 juin 1733, lors de l'inventaire du notaire Jacques Pinguet Vancour, la ferme de la Malbaie compte 104 arpents de terre neuve «à la charrue», 27 arpents de terre neuve en praires, 25 arpents de terre en bois abattu, 60 arpents de terre ancienne «à la charrue», 8 arpents de terre ancienne en prairie. Et celle de Comporté, 10 arpents de terre en prairies, et 34 en bois abattu. D'autres bâtiments se sont ajoutés aux anciens puisque le notaire Pinguet note l'existence, en plus des constructions signalées dans le rapport précédent, de deux étables (40' X 18' et 38' X 18'), d'un hangar (30' X 218') et d'une écurie (18' X 16'). Encore ici, il n'est pas question des moulins à scie. Tout porte à croire qu'ils avaient été détruits et que le commerce du bois cessa en 1724.

Le 10 janvier 1736, l'intendant Hocquart permettait à Pierre Denis dit Quimper, de «fabriquer des golfrons (goudrons) sur la terre et seigneurie de la Malbaye», à certaines conditions stipulées dans l'acte. C'est ainsi que Quimper s'installera «dans les endroits où il jugera le plus convenable ailleurs que sur les terres et prairies actuellement en culture, y mènera a cet effet, la quantité d'ouvriers qui luy seront nécessaires pour ladite fabrication, lesquels ouvriers il nourrira a ses dépens sans que le fermier de ladite seigneurie soit oblige de fournir aucune chose audit Quimper ny aux gens qui seront avec luy». L'entreprise de Quimper dura-t-elle? On peut en douter puisqu'une autre demande dans le même sens était formulée en 1750.

Un missionnaire s'arrêtait à la Malbaie de temps à autre, le Père Maurice y passe même l'hiver de 1742-1743 dans l'intention de surveiller la coupe du bois destiné à la construction d'une nouvelle chapelle qui devait être construite dans l'été de l'année 1743 et qui l'aurait été en effet sans la négligence d'un des fermiers dudit endroit. Les travaux durent-ils repris? On peut supposer que la population continua à utiliser la vieille chapelle. En 1747, le Père Coquart note dans son journal qu'il fit «gagner le jubile à la Malbaie», mais sans parler de la chapelle alors qu'il apporte plusieurs détails sur la construction de celle de Tadoussac.

Les efforts de François Cugnet ne furent pas inutiles puisque, aux dires du Père Coquart. «La Malbaye doit être regardée comme la plus belle ferme du pays soit par la bonté des terres soit par la facilite d'y élever des bestiaux et autres avantages». Mais si, selon le même personnage, les terres y sont bonnes et en quantité, les différentes espèces d'animaux s'abâtardissent «par exemple on ne voit point à la Malbaye d'aussi beaux boeufs que dans Beaupré et dans la Côte du Sud... Les porcs sont extrêmement petits...» En dépit de ces restrictions, les fermes sont d'un bon rapport puisque, en 1747, le métayer offre sur le marché 4 ou 6 boeufs, 25 moutons, 2 ou 3 veaux, 1 200 livres de lard, 1 400 à 1 500 livres de beurre et un baril de saindoux. Sur ces chiffres s'achève l'histoire de la Malbaie sous le régime français.

Avant que la bataille des Plaines d'Abraham ne modifie le cours de l'histoire de la Nouvelle-France, la population de la Malbaie connut les horreurs de la guerre. Comme signe avant-coureur, elle vit cingler, le 16 ou le 17 juin 1759, l'escadre de l'amiral Durrell qui précédait le gros de la flotte transportant les armées du général Wolfe. Dans les jours qui suivirent, Durrell occupa l'Ile-aux-Coudres sans rencontrer de résistance. Ses habitants, comme ceux de la Malbaie, des Eboulements et de la Baie Saint-Paul, avaient reçu l'ordre de conduire les females, les enfants et les bestiaux à Saint-Joachim, et de se préparer au combat en se regroupant sur la cote. Malheureusement, la rapidité de l'avance ennemie compromit les préparatifs. Pendant les semaines qui suivirent, Durrell ne se soucia pas de conquérir les établissements des deux rives du fleuve. Mais la trêve fut rompue le 4 août, lorsque le capitaine Joseph Goreham, un Américain faisant carrière dans l'armée britanique, s'emparat de la Baie Saint-Paul, à la tête de ses Rangers. Il brûla les constructions et détruisit une bonne partie des troupeaux. De là, il mit le cap sur la Malbaie où il devasta, pour reprendre l'expression d'un témoin, «another very pretty parish, drove off the inhabitants and stock without any loss». Il traversa ensuite le fleuve, rasa Sainte-Anne-de-la-Pocatière et Saint-Roch-des-Aulnaies. Le 15 du même mois, l'expédition étant terminée, Goreham rapportait un butin assez considérable, constitué surtout de bestiaux.

Sous le régime militaire, c'est-à-dire avant que le sort de la Nouvelle-France ne soit scellé par le traité de Paris, le gouverneur James Murray concédait ce qui avait été, ou à peu près, l'ancienne seigneurie de la Malbaie et la ferme du Domaine d'occident, à deux de ses officiers, le capitaine John Nairne du 78e régiment d'infanterie, et le lieutenant Malcolm Fraser du même régiment. Le geste était prématuré puisque la Nouvelle-France aurait pu revenir à la mèrepatrie. Le premier reçut un fief baptise Murray Bay, s'étendant du Cap-aux-Oies (limite de la paroisse des Éboulements) à la rivière Malbaie, et du fleuve, sur une profondeur de trois lieues. Le second se vit attribuer une étendue de terre de profondeur identique, bornée par la rivière Malbaie et la rivière Noire. Ce fut Mount Murray.

Afin de hâter le peuplement de sa seigneurie, Nairne attira des Canadiens français et des soldats de son régiment qui consentirent à se faire colons. Le nom de trois d'entre eux, Warren, Blackburn et McNicoll, s'est perpétué jusqu'à nous. Nairne conserva pour lui les plus belles terres: toute cette partie appelée le grand parc (et non le grand port), l'actuel terrain de golf et les plateaux s'élevant par-derrière, du cote de la Margouillére, de la Petite Miscoute et des Dunes. L'actuel Plateau Joyeux. De sorte que les terres concédées se trouvaient adossées à la montagne, à l'ouest de la rivière Mailloux, en gagnant vers la Pointe-au-Pic, ou encore, de l'actuelle Comporté jusqu'à la rue Saint-André. Le rang du sud-ouest de la rivière Malbaie ne fut ouvert que plus tard. Cette main-mise du seigneur sur le centre de la Malbaie nuisit pendant longtemps au développement de l'endroit. Ses effets néfastes en sont encore ressentis aujourd'hui. Tandis que Fraser concéda les terres fertiles du nord-est de la rivière là où s'était trouvée l'ancienne ferme de la Comporté. Sur une carte de la fin du XVIIJe siècle, on relève les noms des propriétaires; ils n'ont guère change. Ce sont ceux de Tremblay, Fortin, Deschenes, Claveau, Pednaud, Boily, Boulianne, Simard, Laberge, Gaudreau, Bergeron, Desbiens, Boudreau et Bilodeau. Et, pour s'acquitter de leurs devoirs, les deux seigneurs construisirent chacun un moulin, l'un au Petit Village et l'autre à la Rivière-Mailloux. Comme on le voit, les traditions se maintenaient par delà les régimes. Inutile d'épiloguer sur le sort des familles seigneuriales et de répéter ce qui a déjà été dit. Mieux vaut renvoyer le lecteur intéresse aux ouvrages de Wrong, A CANADIAN MANOR AND ITS SEIGNEURS, et de Barker, THE McLAUGHLIN EMPIRE AND ITS RULERS.

Comme les terres arables étant à peu près toutes occupées au début des années 1830, et ce, jusqu'au pied des monts, les cadets de familles durent songer à s'exiler. La Société des vingt-et-un fut formée. Le projet d'aller s'établir par delà les montagnes, dans le royaume du Saguenay, se concrétisa à partir de 1838.


En même temps que les colons s'expatriaient, les touristes découvraient la Malbaie. Les uns s'installaient dans des maisons de pension tandis que les autres habitaient des cottages accroches au flanc de la montagne. La Malbaie offrait alors ce que les estivants recherchaient: des paysages romantiques rappelant ceux que Walter Scott, le grand écrivain écossais, avait décrit dans ses romans: un climat frais et humide qui rendait supportable les lourds costumes victoriens; des bains de mer dont on attendait autant que de l'eau de Jouvence. On venait de les redécouvrir. En outre, la pêche au soumon et à la truite attirait des adeptes, tout comme la chasse à différents gibiers. Tandis que les pique-niqueurs se rendaient soit a la gratte Hervieux, soit au «trou» à Snigolle.

À l'époque les moyens de communication avec le monde extérieur laissaient toujours à désirer. Laure Conan a raconté un voyage de la Malbaie à Québec, effectué par le seigneur Nairne, sa fille et Alexandre Fraser, en octobre 1792. Il dura 6 jours. Les voyageurs empruntèrent la route jusqu'à la Petite Rivière. De là, par la place et en tenant compte des marées, ils atteignirent Saint-Joachim qui marquait le commencement du chemin du roi. La route des Caps fut ouverte beaucoup plus tard, par le grand-voyer d'Estimauville; quasi impraticable au début, elle ne raccourcissait pas de façon tangible la durée du trajet. Aussi la population eut-elle recours à d'autres moyens. L'été, elle utilisait les bateaux faisant la navette entre le Saguenay et Québec. L'hiver, elle traversait prendre le train du Grand-Tronc, à la Rivière-Ouelle. Mais ces moyens de transport restaient à la merci des conditions climatiques. Et les gens de la Malbaie, comme ceux de toute la rive nord, réclamaient un chemin de fer. Le docteur Hubert LaRue avait lancé l'idée en 1879. Elle fut reprise en 1889, par Simon Cimon, dans une lettre au ministre des chemins de fer et des canaux qui n'y donna pas suite. Un rapport sur la question fut soumis à la chambre des communes en 1915. Le coût de la construction, de Saint-Joachim à la Malbaie, fut estimé à 1 081 000,00 $. Et n'eût été Sir Rodolphe Forget, les politiciens discuteraient encore de la rentabilité du projet.

L'augmentation graduelle de la population amena la création d'institutions religieuses et civiles. Quoique l'érection canonique de la paroisse ne date que de 1825 et l'érection civile de 1837, une première chapelle avait été érigée plus d'un siècle auparavant, et peut être remplacée en 1744. De toute façon, le temple existant fut détruit par Goreham en 1759. Fut-il reconstruit peu après la Conquête? On ne sait. De toute façon une nouvelle église était terminée vers 1806, au moment où l'abbé Le Courtois, un Français exile par la Revolution, était nommé curé. Depuis 1774, la Malbaie n'avait été qu'une desserte de la Baie Saint-Paul ou des Eboulements quoiqu'elle ait eu ses registres propres. Cet édifice devait subir de profondes modifications. En 1842, la sacristie était agrandie, en 1868, la nef prolongée de 30 pieds, et la décoration refaite en partie par Boucher-Belleville. En 1921, l'abbé Hudon ajouta des jubés qui enlaidirent un intérieur d'une architecture pourtant si remarquable. En 1949, le feu détruisait l'église. L'abbé Hudon, qui ne semble pas avoir éprouvé un grand respect pour les choses belles et anciennes, fit également demohr l'ancien presbytère, qui datait de 1849 et qui, par sa forme basse et allongée, rappelait les plus beaux manoirs du Québec pour le remplacer en 1909, par l'édifice quelconque d'aujourd'hui. Quand à la salle publique, démolie en 1971, elle datait de 1882.

La municipalité de la paroisse fut érigée en 1845, et celle du village, en 1896. Cette dernière obtenait son statut de ville en 1958. Quant à la commission scolaire, elle existe depuis 1845. Le palais de justice date de 1863, le couvent de 1876, le premier collège de 1901 et le second de 1946, l'orphelinat de 1917, l'école Marguerite d'Youville de 1956, l'Ecole des Arts et Métiers de 1958, et la Polyvalente de 1971.

Et comme les enfants quittent le toit familial lorsqu'ils sont en mesure de subvenir à leurs besoins, les coins les plus éloignés de l'ancienne seigneurie réclamèrent leur autonomie. Au fut et a mesure, des paroisses furent créées: Sainte-Agnès en 1835, Saint-Irénée en 1844, Saint-Fidèle en 1855, Pointe-au-Pic en 1912, Clermont en 1931, Cap-à-l 'Aigle en 1949. Des municipalités et des commissions scolaires furent également fondées. Et, assez curieusement, un mouvement en sens inverse s'amorce de nos ours. S'il n'est pas encore question de regrouper les paroisses, les commissions scolaires ont dû se fusionner et les municipalités en feront autant dans un avenir rapproché. Comme quoi les mouvements de l'histoire rappellent, par leur va-et-vient, celui du balancier.

La population de l'ancienne seigneurie de la Malbaie n'a pas cessé de croître même si, à cause des distances, elle n'a pas pu participer comme elle l'aurait voulu au développement du commerce. Elle s'établit aujourd'hui, si on compte les municipalités incluses dans les anciennes limites, à environ 16 000 âmes. Cela est bien peu, sans doute. Mais si, pendant les trois derniers siècles, de grandes villes ont surgi, d'autres établissements ont apparu et ont disparu sans laisser de traces. L'histoire des groupes humains est fort capricieuse. Elle est reliée à des facteurs que les contemporains discernent mal et ne réussissent à influencer que très rarement.

La valeur d'un établissement, quel qu'il soit, ne saurait se mesurer au seul nombre de ceux qui le composent. D'autres facteurs doivent entrer en ligne de compte. Et si la Malbaie n'a pas progressé davantage, elle a joué un rôle plus modeste sans doute mais non sans importance dans l'élaboration de la civilisation traditionnelle québécoise, par ses travaux domestiques et ses arts naïfs. De même, elle a développé une mentalité propre. Il faudra un jour dresser l'inventaire des oeuvres qui en sont issues, et étudier la psychologie de la population. Mais c'est là une autre histoire.

Roger Le Moine, d. ès l.